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Le réel altéré
Texte par Thierry Davila
(commissaire au MAMCO, Geneve)

Même si Adam Vackar développe finalement depuis peu un travail personnel qui l’a déjà amené à participer à un nombre respectable d’expositions, même si ce travail reste fatalement ouvert à des variations, des évolutions, des métamorphoses, qui gardent pour l’heure largement ouverts leur profil futur, leur identité à venir, il est possible de remarquer quelques traits structurels qui traversent dores et déjà sa pratique artistique et dont l’exposition visible à la galerie Gandy donne une image exacte. Les œuvres d’Adam Vackar participent d’un ancrage dans le réel dont elles font bien souvent le point de départ de ses recherches voire leur condition de possibilité. Une rue dans une ville européenne (News Dispersed), une route dans l’extrême sud du continent sud-américain (Towards the End), le corps de l’artiste lui-même (Slap), sont ici les points d’impulsion, les territoires d’accueil de ce que Vackar invente à partir de ces situations choisies. Des cadres de travail qui n’ont a priori, en tout cas à l’image, rien d’exceptionnel et qui proposent au visiteur une réalité à première vue banale (ce qui est surtout vrai pour News Dispersed et Towards the End), c’est-à-dire fort peu spectaculaire. Mais cet ancrage dans ce qui est là ne saurait constituer pour l’artiste une fin en soi, il ne saurait épuiser la réalité, car il semble que Vackar ne puisse jamais en rester au réel tel quel. Il lui faut toujours introduire un déplacement de la réalité dans la réalité pour faire œuvre, il faut toujours que quelque chose dans le réel – une modification, une intervention, un ajout - ait le dernier mot pour faire autre chose avec ce qui est là. Et le déplacement n’est pas une fuite hors du monde mais une poussée dans ce dernier, une irritation de ses composantes ou de sa logique. Par exemple, dans News Dispersed, l’artiste utilise la ville et la circulation qui la traverse pour traiter avec le mouvement le déroulement du temps. En inscrivant sur un passage piéton les gros titres des journaux du jour et en laissant les voitures les effacer en roulant dessus pendant toute une journée, il prend la réalité de la ville telle quelle pour l’amener dans des zones où elle sert à autre chose tout en utilisant son efficacité déclarée. Dans Towards the End, c’est la route qui conduit à la pointe extrême du continent sud-américain, à la Patagonie - la route du bout du monde et donc a priori la voie la moins balisée ou la moins aménagée - qui se trouve reconfigurée par un tracé de lignes avec de la farine sur le bas côté et au milieu de la chaussée comme pour reterritorialiser d’une manière personnelle et transitoire ce qui représente le point extrême de la terre, pour se l’approprier. Ici la fin du monde est utilisée pour un réaménagement utopique de cette dernière : même au bout du monde, même à la limite du réel, il est toujours possible d’altérer ce dernier, de faire un geste et de transformer concrètement – fût-ce pour un temps seulement – le principe de réalité. Avec Slap, c’est bien toujours et encore de réalité qu’il s’agit : se transformant en un moderne Saint Sébastien, Vackar, buste nu, reçoit de plein fouet des gifles infligés par un inconnu. Recouvert d’une poudre blanche, son corps produit un léger nuage à chaque impact. Comment mieux dire, mieux montrer, que l’artiste encaisse véritablement la brutalité du réel - point de départ de son travail, moment d’impulsion d’un processus - sans jamais s’en accommoder vraiment, sans jamais la subir jusqu’au bout ? Comment mieux expérimenter la violence du fait sans se soumettre véritablement à son ordre ? Il y a toujours un moment de glissement – un coefficient d’art – qui sauve la situation de sa fossilisation, il y a toujours la possibilité d’inventer au cœur du geste le plus massif, violent et, en apparence, subi. Avec Main d’œuvre, une nouveau travail montré dans cette exposition, Vackar propose une image de ce que faire une oeuvre représente : un homme, un ouvrier en l’occurrence, sculpte son autoportrait et est filmé par l’artiste en train de travailler. Un dédoublement qui est encore une fois la matérialisation d’une altération. Car il semble que pour Vackar c’est en s’inscrivant dans le fait lui-même – sa répétition (News Dispersed), ses limites (Towards the End), sa violence (Slap) – que l’on peut inventer cette petite différence, cette petite parcelle de temps, qui sauve le réel de lui-même et qui produit ce léger tremblement, ce délicat nuage de sens, irréductible comme tel à l’ordre des choses.

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Altered Reality
By Thierry Davila

Even if Adam Vackar has recently developed his own work that has led him to take part in a number of respectable exhibitions, even if this work remains wide open to variation, evolution, metamorphosis, which for the moment keep their future profile, their identity, largely open, one notices certain structural traits that dominate his artistic language. Of this, the exhibition at the Gandy Gallery gives us a true picture. Vackar’s works are anchored in the reality that they often start from in his efforts to discover their possibilities. A street in a European city (News Dispersed), a road at the southernmost tip of South America (Towards the End), the body of the artist himself (Slap) are here the impulses, the place of reception of what Vackar invents from these selected situations.

At first sight, these settings are not particularly striking; they suggest to the viewer a reality that initially appears banal (this is particularly true of News Dispersed and Towards the End). This anchoring in what is, however, does not constitute for the artist an end in itself; it does not exhaust reality, since it seems that Vackar can never remain with reality. He always has to introduce a displacement of reality into reality in order to create; there always has to be something in reality – a modification, an intervention, an addition – which has the last word, to make something different out of that which is. This displacement is not an escape from the world, but it is a thrust into it, a disruption of its constituent parts or of its logic. In News Dispersed, for example, the artist uses the city and the traffic that runs through it in order to deal with the passing of time. By inscribing large headlines from daily newspapers on a pedestrian crossing and then letting cars drive over them and erase them throughout the day, he shifts the reality of the city into zones where, by using its declared efficiency, it serves something else. In Towards the End, it is the road that leads to the southernmost point of South America, Patagonia – the road at the end of the world and therefore a priori the least marked-out route or the least looked after road – which finds itself reconfigured by lines traced out with flour on the sides and in the middle as if to redraw the frontiers, in a personal, temporary manner, of the place that represents the most extreme point of the earth, in order to appropriate it for himself. Here, the end of the world is used as a utopian metaphor of itself: even at the end of the world, even at the limit of what is real, it is always possible to alter this, to make a gesture, and to transform concretely – even if just for a moment – the principal of reality.

With Slap, it is again reality that Vackar employs: turning himself into a modern Saint Sebastian, Vackar, chest bared, receives full-force slaps in the face from someone unknown to us. Covered in white powder, his body produces a light cloud with each blow. What better way to say, what better way to demonstrate, that the artist truly bears the brutality of the real – the starting point of his work, the moment of the impulse of a process – without ever truly accommodating himself to it, without ever submitting to it completely? How better to experience violence without actually submitting to its rules? There is always a shift - a moment of art – that saves the situation from fossilization; at the core of this most massive, violent, and sudden gesture, there is always a possibility to invent something. With Main d’Œuvre, a new work shown at this exhibition, Vackar proposes an image of what makes a work of art: a man, a worker sculpts his self-portrait and is filmed by the artist while working. A dividing-in-two, which is again the materialization of an alteration, because it seems that for Vackar it is by inscribing in the fact itself – by its repetition (News Dispersed), its limits (Towards the End), its violence (Slap) – that one can invent this little difference, this little parcel of time, which saves the real from itself and produces this slight trembling, this delicate cloud of meaning, irreducible to the order of things.

Thierry Davila is curator at Museum of Contemporary Art in Geneva, Switzerland

Text translated from french by Derek Paton