Setting a good corner (test site)

« L’objet a n’est pas ce que nous désirons, n’est pas l’objet de notre désir, mais plutôt ce qui met celui-ci en mouvement, le cadre formel qui lui donne consistance. » Slavoj Zizek, La subjectivité à venir.

L’image a envahi notre réalité et l’a tout simplement fait éclater. De cette atomisation, découle une stratification, une superposition et une élaboration multiple des schèmes de notre réalité. Elle est une zone de circulation, une trame d’événements interconnectés dont la pluralité de ses configurations est praticable comme un espace en permanente constitution (on-going space). Toute inertie en serait absente, puisque par un effet générateur, chacune de ces parties - ou branchements – et leurs interrelations vont déterminer la structure de la trame entière. Dans cet agencement rhizomique, radicant, l’artiste est un programmateur choisissant des modes de circulation dans ce flux imprévisible et en perpétuelle mutation, tandis que l’objet perceptif devient le spectre de ces interfaces opérationnelles. Travailler à l’intérieur de cette chaîne, c’est circuler de site en site, chercher une connexion sur un réseau pour une navigation en onglet en localisant une source pour en redistribuer les informations. Dans cette pensée opératoire, tout n’est que construction de passerelles, d’espaces de transitions et de systèmes de mobilité. Création de possibles à l’intérieur d’un système de représentation dont les « glissements dans la réalité sont progressivement devenus un des principaux moyens pour décrire la réalité » (Slavoj Zizek). Ces trajets dressent une cartographie dont la pratique devient le site événementiel (Alain Badiou) même, sa métaphore donc, son lieu de transport. Chaque forme produite par l’artiste devient un objet en transit, un relais actif (Elie During) conduisant vers un nouveau contexte, une pratique et un usage de la propagation, à l’image de notre ère capitaliste – celle du capitalisme cognitif s’élaborant sur la circulation et la diffusion des savoirs, devenant ses composantes économiques propres.

Aucun territoire ne peut-être totalement acquit. Il faut utiliser son potentiel pour mener des enquêtes en considérant les formes comme des indices pour des procédures. Le champ d’investigation d’Adam Vackar n’est pas un ensemble descriptif et clos, mais un espace de connections infinies repoussant ses limites et contraintes - préférant y repérer le potentiel d’application d’une situation que de la modéliser. L’artiste reste le propriétaire de la destination, le spectateur du trajet. Par ce schéma, l’objet ou le fait artistique, devient une transaction interactive puisque l’on « devrait commencer à savoir que ce ne sont pas les gens qui communiquent mais les effets (énoncés, images) qui se communiquent » (Serge Daney).
Pour Zebra Blurred (2007), Adam Vackar va tracer, avec un pigment blanc, un passage pour piéton sur lequel seront notés des phrases sorties du flux informatif et télévisuel. Il fait de l’espace urbain le lieu d’une média-cartographie pour naviguer sur des axes de communication. Il questionne « le comment vérifier » une information en mouvement. Il s’agit de circuler dans le monde comme circule une information, pour passer sur ce qui passe. Dans cet entrelacement, entre trafic et Histoire, c’est faire du local et de l’universel, un schème synthétique. C’est ce qu’évoque aussi Sputnik Black (2006), figure uniciste et réappropriationniste du premier satellite russe recouvert de l’emblématique peinture noire de Mercedes-Benz. C’est un ready-made assisté (Steven Parrino) et altéré par un désordre de la personnalité : c’est le syncrétisme d’une contamination virale entre la conquête communiste et l’économie nazie. Cet objet est envisagé comme un espace de partage antithétique, un excès errant (Alain Badiou), un vecteur de distorsion autant qu’une forme en partance.
Le silence, ce n’est pas rendre muet, ce n’est pas non plus une zone aride du comportement c’est plutôt un instant replay, un redémarrage. C’est ce que sous-entend la morale du travelling de One minute of silence (2006). C’est un temps gelé. Adam Vackar fait le point sur les conditions d’apparition et d’appréhension du mutisme dans son articulation par une chaîne signifiante. C’est l’arrêt d’une course, pour retrouver « l’absence de la hiérarchie » nous dit-il, un espace égalitaire fut-il un mirage. C’est un silence qui fait taire ces performances qui en veulent tellement à l’idée de spectacle. Un bloc de temps définissant, un bloc d’espace et un effet social.
Être un locataire de la culture (Michel de Certeau) c’est appartenir à une communauté et à ses mandats symboliques. Merged Alphabet (2007) est une performance accomplie par différentes personnes récitant successivement l’alphabet pour construire une nappe sonore inaudible. Cette production travaille - comme la pédagogie godardienne – la répétition et l’énonciation de l’image du langage, sa substance, qu’est l’alphabet. C’est jouir du langage sans payer le prix de la communication. Cette provocation de la multitude fait écho à cette envie de déploiement de formes encore plus élastiques et multiplicatrices souhaitées par Michael Hard et Toni Negri pour s’opposer à l’empire capitaliste mondial, composant un paysage d’événements dont les frontières deviennent des lignes de fuite.

Timothée Chaillou

Texte de l’exposition « Everyday’s Resistance », Galerie Vernon, 23 mais/28 juin 2007, Prague.

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